Un robot influenceur s’invite au MO Museum de Vilnius pour interroger ce qui est « réel »

À Vilnius, le MO Museum a ouvert le 10 octobre une nouvelle exposition. Sa question de départ paraît simple : comment se sentir réel dans un monde façonné par la technologie ?
Baptisée How to Feel Real. Art, Technology and Us, elle a été conçue avec le ZKM de Karlsruhe. Cette institution allemande compte parmi les références européennes de l’art numérique. L’exposition se visite jusqu’au 29 août 2027.
Pour son lancement, le musée lituanien avait annoncé un invité peu ordinaire : Edward Warchocki, le robot humanoïde devenu star d’Internet en Pologne. Difficile de trouver meilleur cobaye pour une exposition qui interroge la frontière entre l’humain et la machine.
Edward Warchocki, un robot sans papiers d’identité humaine
Edward Warchocki est un Unitree G1, un robot humanoïde du fabricant chinois Unitree. Le site avait d’ailleurs présenté ce modèle en 2025. L’entreprise varsovienne MERA Robotics lui a donné une voix, une personnalité et des comptes sur les réseaux sociaux. En 2026, ce projet technique est devenu une véritable figure d’Internet.
En mars, il avait déjà franchi les portes du Parlement polonais. Sa célébrité a ensuite explosé avec une vidéo tournée en avril à Varsovie. On y voit le robot chasser une petite harde de sangliers en leur criant de retourner en forêt. Selon le musée, il est depuis un habitué des plateaux de télévision polonais.
À Vilnius, le programme annoncé par le MO Museum lui réservait un vrai rôle d’invité. Edward devait parcourir les salles, échanger avec les visiteurs et commenter les œuvres. Il devait aussi participer à la soirée d’ouverture en lituanien, en anglais et en polonais. D’après la radio publique lituanienne LRT, ce déplacement pouvait être son premier voyage hors de Pologne.
L’équipe qui lui prête sa voix a manifestement le sens de la formule. Dans une déclaration relayée par le musée, Edward explique qu’on lui demande sans cesse s’il est réel. Une exposition sur ce thème pose donc, selon lui, « enfin la bonne question ». Il dit aussi venir vérifier si les artistes le trouvent réel, lui.
Ni technophile béat, ni prophète de malheur
Le MO Museum occupe un bâtiment signé par l’architecte Daniel Libeskind. Il abrite la plus grande collection d’art privée de Lituanie. Cette exposition n’est pas une tournée importée clé en main : les équipes du musée et du ZKM l’ont construite ensemble. Le titre reprend d’ailleurs celui d’une œuvre de l’artiste lituanien Robertas Narkus.
Le parcours refuse de choisir entre l’enthousiasme technologique et le catastrophisme. Des œuvres critiques sur la technologie et le pouvoir côtoient des expériences ludiques et des installations immersives. Plus de 40 artistes y explorent cinq thèmes : la connexion, l’automatisation, l’intelligence, le corps et la capacité d’agir. La plupart des œuvres datent des années 1990 à aujourd’hui.
Ce choix crée un dialogue entre deux époques. D’un côté, les premiers artistes face à l’ordinateur et à l’arrivée d’Internet. De l’autre, les créateurs actuels qui travaillent avec l’intelligence artificielle et les algorithmes. Le ZKM, dont la collection s’intéresse de longue date à l’Europe de l’Est, prête plusieurs pièces majeures.
Philipp Ziegler, responsable des commissaires du ZKM, cite l’IA, l’informatique quantique, la robotique et les biotechnologies parmi les sujets abordés. Pour lui, l’art « va au-delà de la technologie elle-même ». Ce qui l’intéresse, c’est notre façon d’interagir avec ces outils, et donc avec le monde.
Des écrans cathodiques aux coquillages générés par IA
Pièce maîtresse du parcours, Internet Dream de Nam June Paik date de 1994. Ce pionnier de l’art vidéo y empile une cinquantaine de vieux téléviseurs cathodiques en un grand mur d’images. L’œuvre capte l’époque où la connexion mondiale par Internet n’était encore qu’une promesse. Pour ménager ce matériel d’un autre âge, le musée ne l’allume que de 11 h à 19 h.
Le studio britannique Universal Everything présente Infinity, une procession sans fin de silhouettes numériques. Un algorithme les génère en temps réel, en mélangeant couleurs, textures et morphologies. Aucune ne ressemble tout à fait à la précédente. L’œuvre est déjà passée par le ZKM, le musée des sciences Léonard de Vinci de Milan et les 180 Studios de Londres.
Avec A-Volve, Christa Sommerer et Laurent Mignonneau invitent le public à créer des créatures virtuelles par ses gestes. Ces organismes vivent ensuite leur vie dans un écosystème simulé : ils interagissent, se reproduisent et se disputent la place. Cette installation interactive a remporté en 1994 la Golden Nica d’Ars Electronica, l’une des distinctions les plus prestigieuses de l’art numérique.
L’artiste britannique Anna Ridler montre, elle, comment une machine apprend à partir d’un travail humain. Pour The Shell Record, elle a ramassé des coquillages sur les rives de la Tamise, puis en a nourri une IA générative. Il en sort des images en mouvement qui relient le geste de la collection à une histoire plus ancienne. Les coquillages ont en effet servi parmi les toutes premières monnaies.

Edward Warchocki, un invité qui en dit plus long que prévu
La directrice du musée, Milda Ivanauskienė, assume le clin d’œil. Plusieurs œuvres traitent de l’IA et de machines qui endossent des rôles longtemps réservés aux humains. Avec son allure humaine et sa personnalité un brin absurde, Edward Warchocki rend ces questions concrètes. Il invite surtout à se demander pourquoi l’on tient tant à voir de l’humain dans une machine.
C’est d’ailleurs là que l’invité devient intéressant, au-delà de l’opération séduction. Edward Warchocki reste un Unitree G1 du commerce, dont la voix et la personnalité ont été conçues par MERA Robotics. Des médias polonais, comme Spidersweb, rappellent aussi qu’il embarque caméras et micros, et s’interrogent sur les données qu’il capte. Sa présence au musée illustre donc moins une machine qui se sentirait réelle qu’une mise en scène très humaine.
L’exposition How to Feel Real. Art, Technology and Us se visite au MO Museum de Vilnius jusqu’au 29 août 2027. Le musée ne publie pas le prix d’entrée sur la page de l’exposition. Les billets s’achètent sur sa billetterie en ligne.


